Ils n’ont pas les préalables : 8. Je suis comme je suis.

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Vous allez me dire que ce n’est pas la responsabilité du prof de se préoccuper de ce que l’élève va faire une foi sa formation terminée. Je suis d’accord avec vous aussi longtemps que l’apprenant se conforme aux valeurs professionnelles durant sa formation. On ne peut adapter l’apprentissage d’un métier aux valeurs de chacun. Un métier est plus que simplement un ensemble de tâches à réaliser. Il y a une culture associée à l’exercice d’un métier ou d’une profession. Cette culture donne un sens et des valeurs qui teintent les comportements d’une personne lors de la réalisation de ses tâches selon le contexte.

À chaque métier ou profession se greffe des tenues, des façons de faire, des attitudes et des qualités qui sont déterminantes  pour celui ou celle qui désire le pratiquer. Ces composantes du professionnalisme demandent d’y adhérer pour pouvoir les manifester. Elles constituent la trame des valeurs qui teinte l’action professionnelle de la personne.

J’ai déjà eu un enseignant, comme étudiant, qui œuvrait comme infirmier auxiliaire. Il avait des piercings, sa chevelure était du type mohawk et il était tatoué sur le visage et les bras. Vous me direz que tout le mode est libre de se présenter comme il veut et que c’est de l’ordre du personnel. C’est vrai jusqu’à une certaine limite. Cet enseignant m’avait expliqué que même si sa tenue pouvait surprendre lorsque les gens le connaissaient il était très sympathique. Je lui ai demandé si sa tenue était acceptable s’il avait à travailler avec des personnes âgées au soin palliatif de l’hôpital. Je ne suis pas convaincu qu’il représentait la présence rassurante dont ces personnes devaient s’attendre. Il m’a répondu que cela ne l’intéressait pas de travailler au soin palliatif.

J’ai peut-être tort avec mon exemple. Je suis peut-être dépassé, mais je pense qu’il y a ici un manque de professionnalisme comme enseignant et comme infirmier. Je ne dis pas qu’il est dans l’erreur, mais cette situation est porteuse d’un certain nombre de questionnements qu’il est important de se poser.

Il est certain qu’il y a des personnes qui sont dans des métiers qui ne leur conviennent pas. La question que l’on doit se poser et à l’effet de maintenir cette situation, de l’ignorer ou de l’encadrer. Il me semble important non seulement d’informer, mais de confronter les élèves aux attitudes professionnelles qu’ils devront manifester pour être perçus comme des professionnels.

Lors de travaux avec des enseignants et des chefs d’entreprise j’en suis venu à identifier vingt savoir-être représentatifs des comportements professionnels à faire manifester aux élèves lors de la réalisation des diverses tâches professionnelle de leur métier. Ces savoir-être seront choisis selon les besoins du métier. Ces savoir-être peuvent être : la persévérance, le maintien, l’organisation, la prévenance, la protection, la vigilance, le respect, la maturité, l’assiduité, l’autonomie, l’efficacité, la débrouillardise, la patience, le jugement, l’intégrité, l’initiative, l’esprit d’équipe, la polyvalence, l’audace et la communication.

Il est essentiel, lors de son orientation professionnelle, d’établir l’écart entre ses attitudes personnelles et les attitudes professionnelles nécessaires à l’exercice du métier. La difficulté la plus grande pour apprendre et exercer un métier ne réside pas dans les connaissances à acquérir ou les tâches à exercer, mais dans les attitudes à manifester lorsque nous ne les avons pas au départ.

Apprendre un métier ou une profession est un processus différent de l’acquisition de connaissances. En plus de vouloir l’exercer, l’apprenant doit regrouper les conditions pour mener à terme son projet. La prise en compte des préalables est une condition essentielle pour que les élèves cheminent adéquatement durant la formation et que l’enseignant puisse intervenir selon les compétences qu’il possède réellement.

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De joyeuses fêtes à tous.

Je serai de retour en 2014 avec la suite.

 » Il y en a qui ne sont pas fait pour ce métier. »

Ils n’ont pas les préalables : 7. La langue et le langage.

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J’ai surmonté l’écueil du langage par la remise aux élèves d’un glossaire des termes techniques à utiliser et comprendre. On pense souvent qu’en fournissant des livres aux élèves que cela compense et facilite la compréhension, c’est une erreur de croire cela. Il s’agit d’observer comment on apprend à lire aux petits enfants. On débute en associant des mots avec des objets concrets. Par la suite, on fait lire des phrases simples représentant des choses ou des événements simples de tous les jours. Ce sera que beaucoup plus tard où la lecture, la compréhension et l’utilisation de mots représentants des choses plus abstraites feront leur apparition. Il en va de même pour l’apprentissage d’un langage technique.

Lorsque vous lisez un livre, toute cette démarche est intégrée. Vous devez comprendre les mots pour comprendre les phrases qui sont écrites. De cette manière, vous pouvez comprendre le sens des mots et celui qu’a voulu lui donner l’auteur du texte. Pour qu’un mot se transforme en concept, pour qu’il soit utilisable par le lecteur, il faut que ce dernier ait un sens pour celui-ci qui le lit.

Nous pouvons compenser la méconnaissance du langage et c’est la responsabilité de l’enseignant de le faire. Il en va tout autrement pour la langue. Il est essentiel que l’élève qui s’inscrit à une formation maîtrise à un niveau fonctionnel la langue qui sera utilisée. Si ce n’est pas raisonnable de demander cela, j’aimerais que l’on m’indique comment un enseignant en formation professionnelle peut surmonter ce problème. Si j’ai raison, pourquoi on fait vivre cela à des enseignants?

Les préalables professionnels sont ceux qui sont en lien avec les affinités des élèves avec le métier qu’ils ont choisi. Il y avait un objet de mon programme qui me demandait de traiter de la gestion d’une petite entreprise artisanale. Je faisais apprendre à mes élèves comment présenter un plan d’affaires à un établissement financier. L’un de mes élèves m’a demandé comment faire pour partir en affaire s’il avait déjà fait faillite avec une entreprise précédente. Je lui ai expliqué qu’il pouvait s’associer avec quelqu’un d’autre. Il m’a indiqué que son épouse avait également fait une faillite personnelle. Je lui ai expliqué qu’il devrait peut-être rencontrer un professionnel en finance pour l’aider. Il m’a expliqué qu’il voulait des trucs pour pouvoir mentir aux banques. Vous comprendrez que je n’ai pas encouragé sa position. Pour se justifier, il accusait tout le monde d’être des voleurs et des menteurs. Pour lui, il n’avait pas à offrir de garantie sur ses meubles, il suffisait de changer de nom et d’adresse. Ce n’était pas utile de réparer une erreur, il s’agissait de la cacher jusqu’au moment où le meuble serait vendu. Finalement en ce qui a trait à l’éthique et au professionnalisme, cet élève en avait une carence marquée.

À suivre : Je suis comme je suis!

Ils n’ont pas les préalables : 6. Motiver la motivation.

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Les préalables motivationnels sont le carburant de l’énergie nécessaire aux apprentissages. La motivation peut être générée et alimentée tout au long de la formation, mais il en faut un minimum au départ. Celle du départ est générée par un besoin ou un désir. Le besoin, parce qu’il me manque quelque chose, ou le désir d’obtenir quelque chose que j’aime ou qui m’intéresse. Toute personne dans un cours en formation professionnelle a au moins une petite étincelle de motivation. Contrairement à la formation générale, il n’y a pas d’obligation de fréquentation scolaire. De plus, dans l’ensemble des métiers, celui que l’élève apprend a été choisi par lui.

La motivation demeure un élément variable, jamais acquis, mais heureusement elle n’est pas déterminée. Si elle est insuffisante nous pouvons l’augmenter, si elle est absente, on peut la susciter, si elle est suffisante on peut l’alimenter. Je peux dire qu’au début de mon expérience d’enseignement mes élèves étaient peu motivés et souvent pour les mauvaises raisons. Ces raisons étaient souvent liées à l’argent qu’ils recevaient ou qu’ils allaient continuer à recevoir. Cette motivation faisait en sorte qu’ils étaient dans ma classe, mais pas nécessairement motivés à m’entendre ou à réaliser les tâches que je demandais. Il a fallu que je fasse preuve de beaucoup d’imagination et de détermination. J’ai toujours pensé que l’enseignant est l’agent le plus important dans l’émergence, le maintien et l’augmentation de la motivation chez l’élève. Je ne dis pas que j’ai réussi à tous les coups de motiver mes élèves au niveau suffisant. Cela a pris plusieurs années pour être en mesure de susciter l’énergie motivatrice que je demandais à mes élèves de fournir. Après trois à quatre ans, je n’ai eu aucun élève qui a quitté mon cours par manque de motivation. Mon cours durait 1 550 heures, j’avais quinze élèves et je leur demandais de réaliser et de réussir plus d’une centaine de projets. Mes quinze élèves terminaient leur formation et réussissaient les projets demandés.

Les préalables langagiers sont critiques par rapport au fonctionnement même du déroulement de la formation et du déroulement du processus d’apprentissage. Nous pouvons inclure à ce préalable la capacité de comprendre, de lire, d’écrire et de communiquer dans la langue de la formation. Vous me direz que c’est élémentaire, mais les enseignants à qui je donne des formations m’indiquent que le manque de ce préalable est l’un des problèmes importants qu’ils ont à gérer. Par contre lorsqu’ils m’expriment ce problème je constate qu’il y a un mélange entre la langue et le langage.

La langue est celle utilisée pour communiquer les informations durant la formation. Avec mes élèves je n’ai pas eu ce genre de problème. Je pouvais parler en français et ils me comprenaient. Il en allait tout autrement pour la lecture et l’écriture. J’ai déjà organisé des formations où participaient des personnes analphabètes et d’autres qui avaient une formation universitaire. J’ai développé de la matérielle didactique plus visuelle pour représenter les concepts à apprendre.

Le minimum qu’un enseignant devrait exiger c’est que les élèves comprennent la langue qu’il utilise pour communiquer. Cela ne semble pas être le cas pour certaines régions urbaines où il y a présence de personnes issues de l’imigration récente. Cela impose à l’enseignant et à l’élève un obstacle majeur au bon déroulement des apprentissages. L’autre contrainte, vécue par tous les élèves est celle du langage technique utilisé par l’enseignant pour décrire les pratiques, les situations et les environnements de travail.

À suivre : La langue et le langage.

Ils n’ont pas les préalables : 5. Le corps de l’emploi.

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Les préalables physiques sont ceux qui touchent l’énergie motrice d’un élève. Je regroupe dans cette catégorie l’état de santé ainsi que les caractéristiques physiques de l’élève. Je ne désire pas établir ici des critères de sélections, mais des conditions qui peuvent créer des obstacles à certains apprentissages. Ces obstacles peuvent être temporaires ou permanents selon le cas. J’ai eu, à plusieurs occasions, des élèves qui étaient dans un état dépressif. Ces élèves croyaient qu’une formation les aiderait à surmonter leur état et pourrait agir positivement sur leur moral.

Apprendre exige de l’énergie, si cette énergie n’est pas disponible en quantité suffisante cela augmente le niveau de difficulté. L’énergie motrice peut être générée par le sommeil, l’alimentation, l’état de santé et l’exercice physique, c’est ce que l’on peut appeler l’hygiène de vie d’une personne. Il ne fait pas oublier que le cerveau, particulièrement lorsque nous mettons en action le cortex, est l’organe qui dépense le plus d’énergie. Notre cerveau a pour fonction de nous maintenir en vie. L’une de ses actions est de gérer l’énergie dont nous disposons pour faire fonctionner nos organes. Lorsque notre état de santé n’est pas bon, notre cerveau gérera la situation en concentrant l’énergie disponible sur l’essentiel des fonctions de notre corps pour nous maintenir en vie. Le cortex est la première partie du cerveau qui sera mis en veille en attendant l’arrivée des jours meilleurs.

Un matin, j’ai eu un élève qui s’était endormi sur son bureau. Je me suis dit que ce n’était pas grave, il ne dérangerait pas les autres. Le lendemain, j’en avais deux qui dormaient sur leur bureau. Un élève m’a demandé pourquoi je tolérais que des élèves dorment en classe. Je lui ai dit « Est-ce qu’ils te dérangent ? », il m’a répondu que ce n’était pas le fait que cela le dérangeait, mais c’était le peu d’importance que pouvait avoir ce que je disais dans le cours pour que des élèves y assistent sans porter l’attention nécessaire. Si mon cours n’avait pas d’importance pour eux en quoi cela en avait-il pour les autres? C’est à ce moment que j’ai compris les incidences qu’il pouvait y avoir entre les comportements d’un élève et la perception des autres sur leur propre comportement. Pourquoi des élèves feraient des efforts, si certains n’en font pas?

J’ai donc réveillé mes dormeurs. Ils n’étaient pas très heureux de se faire déranger. Il en a même un qui m’a dit, en réaction à la situation, que mon cours était tellement plate que je l’avais endormi. Je lui ai simplement dit qu’il n’avait pas eu besoin de mon cours pour cela, il était endormi avant mon arrivée dans la classe. Je n’aurais pas dû répondre à ce commentaire. Cela n’a fait qu’envenimer les choses. J’ai dû envoyer mes élèves en pause pour pouvoir échanger avec mes deux dormeurs. Je leur ai demandé ce qui provoquait leur fatigue. Dans un cas, c’était un problème d’alimentation, il n’avait pas mangé convenablement depuis deux jours. L’autre cas était dû à une soirée trop arrosée. Un des problèmes était dû à une mauvaise situation financière et l’autre à une mauvaise habitude de vie. Cela démontre qu’il n’y a pas une même raison à ce qui semble être un même problème. Ce fut relativement facile de régler le problème de nutrition, mais beaucoup plus difficile de changer une mauvaise habitude de vie.

Lorsque le problème en est un de santé, c’est beaucoup plus complexe, mais il faut toujours éviter la complaisance en pensant à l’équité avec les autres élèves. Lorsque nous sommes malades, notre potentiel cognitif est fortement atteint. Il vaut mieux attendre de meilleures conditions. Le déroulement et les obligations d’une formation pourraient aggraver votre situation. De plus, l’enseignant se retrouve dans une situation où il devra consacrer énormément d’effort pour des résultats qui ne seront généralement pas au rendez-vous. Pour avoir vécu moi-même cette situation comme personne malade, je peux vous affirmer que même si vous voulez vous ne pouvez avoir accès à tous vos moyens. Votre corps canalise vos ressources à la guérison de votre maladie. Si vous essayez de lire, votre attention et votre concentration ne seront pas au rendez-vous. Si vous voulez écrire, ce qui demande encore plus d’efforts, vous vous retrouvez encore devant des difficultés majeures si vous avez à écrire autre chose que des informations de base comme votre nom, votre adresse ou une date et encore.

Parfois, ce sont les capacités physiques qui nous manquent. Je ne parle pas ici de force physique, mais de caractéristiques physiques qui sont propices ou nécessaires à la réalisation de certaines tâches professionnelles. Chaque métier a ses exigences qui vont toucher l’une ou l’autre de ces caractéristiques avec une importance variée. La présence, l’absence ou les limites de ces caractéristiques jouent un rôle certain dans le choix d’une profession et notre capacité à l’exercer. Il ne s’agit de vouloir faire de la discrimination, mais d’être conscient de ce qui peut rendre plus facile ou difficile l’exercice d’un métier ou son apprentissage.

Avec le temps, j’ai pu repérer dix caractéristiques physiques qui peuvent jouer un rôle dans l’exercice d’un métier. Ces caractéristiques ne sont pas des déterminants à l’apprentissage, il est toujours possible de découvrir des palliatifs, mais ils auront une influence sur des obstacles aux apprentissages. Chacune de ces caractéristiques ne joue pas le même rôle dans tous les métiers, mais plus il y a de caractéristiques dans un même métier plus le niveau de difficulté augmente. Ces caractéristiques sont : le poids, la grandeur, l’endurance, la dextérité, la perception sensorielle, la forme physique, la coordination motrice, la perception spatiale, la souplesse et l’apparence. En ébénisterie, ce sont la dextérité, la perception sensorielle, la coordination motrice et la perception spatiale qui jouent un rôle très important. Une grande partie de mes élèves qui ont dû changer d’orientation professionnelle avaient des difficultés dans l’une, l’autre ou plusieurs de ces caractéristiques.  Encore une foi ce ne sont pas des éléments de discrimination, mais des caractéristiques sur lesquels l’enseignant et l’apprenant doivent agir pour être en mesure de réaliser tous les apprentissages. Il ne faut pas ignorer ces éléments sous prétexte d’intégration, il faut les repérer pour pouvoir agir dessus dans la mesure où l’enseignant est en mesure de bénéficier des ressources nécessaires.

J’ai eu un élève malvoyant dont la vision était de 3/10. L’une des problématiques importantes de cet élève était en lien avec les interactions avec les autres dans l’atelier. Il avait de la difficulté à percevoir les mouvements et les détails dans son environnement. Il était dangereux pour lui et pour les autres. Il pouvait toujours faire le travail à l’établi, mais il ne pouvait réaliser la majorité des autres activités dans les conditions de formation dont je disposais.

À suivre : Motiver la motivation

Ils n’ont pas les préalables : 4. Il y a préalables et préalables.

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Préalables s

 

 

À partir de mon expérience, j’ai pu identifier six catégories de préalables auxquels devraient répondre les élèves pour participer à une formation professionnelle et auxquels le prof est confronté. J’ai vécu des situations, que je vais vous raconter, qui sont en lien avec chacune de ces catégories. Ils sont constituées des préalables scolaires, fonctionnels, physiques, motivationnels, langagiers et professionnels.

Les préalables scolaires sont les plus simples à identifier et les plus délicats à gérer. J’ai appris que ce n’est pas parce qu’un élève n’a pas de diplôme qu’il n’a pas les connaissances et ce n’est pas parce qu’il a un diplôme qu’il a les connaissances. Quand l’élève  présente un diplôme, nous sommes bien obligés de le considérer pour ce qu’il est. Il ne peut être remis en question. Les élèves qui font une demande pour accéder à la formation professionnelle et qui ont en mains leur diplôme ne peuvent être remis en question par rapport à leur choix sauf s’ils n’ont pas le profil professionnel propice à l’exercice de la profession. Comme je disais souvent à mes élèves, il est tout aussi difficile de faire un ébéniste avec un charpentier que l’inverse. Les habiletés à acquérir, la patience à développer, la minutie à appliquer, les savoirs à utiliser, la persévérance et le jugement à manifester ne sont pas en liens avec des diplômes et des préalables, mais plutôt des prédispositions à avoir. L’accès à un métier ou à une profession n’est pas qu’une question de préalables scolaires, mais quand ce préalable est absent ou incomplet qu’est-ce qu’il faut faire pour le compenser? Comme je l‘ai déjà indiqué, un préalable doit être acquis pour que puisse se dérouler convenablement un processus d’apprentissage.

Les préalables fonctionnels sont plus subtils, mais ont une incidence certaine sur le résultat des apprentissages. Comme je l’ai déjà souligné, ce n’est pas le diplôme qui atteste de réels apprentissages. L’enseignement axé sur les examens fait en sorte de passer à côté des buts et des intentions d’un programme. À plus forte raison lorsqu’un programme est réalisé par compétences. Une compétence est plus grande que la somme de ses parties. Lorsque l’on fait réaliser, des examens aux élèves on évalue, la plupart du temps, ce qu’il a mémorisé ou le résultat d’entraînement pour établir son habileté technique. Je n’ai pas encore rencontré de modalité d’évaluation officielle qui permettait réellement d’évaluer la compétence d’un élève. Pour évaluer le niveau de compétence d’un élève, il faudrait que l’on puisse juger de sa capacité à s’adapter à de nouveaux contextes lors de réalisation de tâches professionnelles.

Les préalables fonctionnels comportent deux éléments. Premièrement, est-ce que l’élève est en mesure d’utiliser les connaissances qu’il a acquises?

Deuxièmement, ceux qui ont de l’expérience  sont-ils en mesure de comprendre et d’expliquer ce qu’ils font? La fonctionnalité réside dans la capacité d’un individu à utiliser et à transférer ce qu’il possède comme expérience et/ou connaissance.

J’avais développé un petit exercice, pour identifier cet état de fonctionnalité, en début d’année lors du premier cours, que je faisais faire à tous mes élèves pour avoir une idée générale de la fonctionnalité de certaines connaissances. Je remettais aux élèves une feuille blanche avec un stylo, la consigne était de dessiner un meuble. Il va de soi qu’il n’avait pas encore eu de cours de dessin, mais je voulais seulement savoir la représentation qu’ils avaient d’un meuble. Ils allaient consacrer un an de leur vie à suivre un cours d’ébénisterie, ils devaient avoir une représentation, même naïve, des caractéristiques d’un meuble.

À l’époque, je suivais mes premiers cours en orthopédagogie. Je m’étais inspiré d’une activité que l’on faisait faire aux enfants en bas âge en leur demandant de dessiner un bonhomme pour connaître la représentation qu’ils avaient de leur corps. Le résultat n’était pas très scientifique, mais il me permettait d’observer certaines manifestations, qui à la longue, m’indiquaient des problèmes de fonctionnalité des connaissances ou de l’expérience.

L’un de mes élèves m’avait remis sa feuille avec une seule ligne dessus. Je lui ai demandé ce que son dessin représentait. Il m’a indiqué qu’il avait voulu dessiner sa table de travail dans la classe, mais que la feuille était trop petite. Il avait dessiné qu’une partie de la bordure. Un autre me remet sa feuille avec le dessin d’un rectangle. Il m’a indiqué qu’il avait dessiné une commode. J’ai eu un autre cas d’un élève qui avait fait un tout petit dessin au milieu de la page. La forme et la signification de ce dessin étaient presque imperceptibles. Je pouvais observer qu’il avait dessiné plusieurs détails qui étaient enchevêtrés. Je lui ai demandé sa signification. Il m’a indiqué que c’était pourtant évident, il avait dessiné un prie-Dieu. Je vous reparlerai de cet élève un peu plus tard. Son dessin m’avait mis la puce à l’oreille pour que je considère le fait que la construction de ses représentations pouvait diverger de celles que je pouvais attendre.

J’ai toujours fait attention de ne pas prendre ces informations comme étant des indicateurs de difficultés chez mes élèves, c’était un outil pour que je puisse connaître la distance qu’il pouvait y avoir entre mes élèves et moi et ainsi essayé de combler cette distance avec des stratégies et des moyens pour faciliter leurs apprentissages. Je ne désirais pas connaître s’ils avaient des difficultés, je le savais déjà. S’ils avaient été des élèves réguliers, ils n’auraient pas été dans mon cours. Je voulais seulement savoir à quoi m’en tenir pour pouvoir m’adapter et ainsi les aider. La quête du sens est à la base de la fonctionnalité des connaissances.

Avant  d’essayer de donner un sens aux nouvelles connaissances d’un élève il faut connaître le sens qu’il a pu donner aux connaissances qu’il est sensé déjà avoir. Dans le fonctionnement du cerveau, je place le sens des connaissances dans le passage de cette connaissance de la mémoire sémantique à la mémoire épisodique. C’est-à-dire entre ce que l’élève mémorise et ce que l’élève est en mesure de faire lui-même avec ce qu’il sait.

Nécessairement, en formation professionnelle, la connaissance qu’un élève acquiert devra passer dans l’action. D’où l’importance de ne pas faire que mémoriser de l’information ou d’entraîner l’élève à atteindre un niveau de performance dans la réalisation des tâches. Dans les deux cas, même si plusieurs pensent que la jonction entre la théorie et la pratique va se faire spontanément, c’est rarement le cas, surtout si nous n’avons pas inséré le savoir-être dans le processus. Ce sont les comportements que l’élève manifeste qui font en sorte d’arrimer l’une à l’autre. L’aspect fonctionnel passe nécessairement par ce que je suis pour utiliser ce que j’ai acquis.

À suivre : Le corps de l’emploi.

Ils n’ont pas les préalables : 3. Est-ce que tu es fait pour la job?

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Le manque de prédisposition à la formation peut avoir moins de conséquences permanentes, car elle peut évoluer favorablement durant la formation. Ce volet, de ce que je qualifie du potentiel d’apprendre, a une incidence certaine sur les apprentissages, car elle influence l’état de l’apprenant au moment de ses apprentissages. Cette situation est différente d’une insuffisance de préalables qui influence la capacité d’un individu de faire de l’inférence et d’influencer son jugement à cause d’informations insuffisantes provoquant des difficultés de compréhension. La compensation à des préalables insuffisants se fait par l’acquisition de ces préalables. La compensation d’un manque de prédispositions favorables se fait par un changement d’attitudes. L’un est lié à des éléments externes à l’élève et l’autre par des éléments internes à l’élève. Ces deux éléments réunis indiquent le potentiel d’apprendre d’un élève par rapport à un objet donné.

À titre d’exemple, je vais revenir à mon étudiante qui avait choisi mon cours au lieu de se suicider. La perte de son conjoint dans un accident d’auto l’avait atterré. Elle avait choisi mon cours comme exutoire. Elle disposait des préalables, mais de toute évidence elle n’était pas très disposée aux apprentissages pour devenir ébéniste. Lorsqu’elle a débuté le cours, la première journée, elle portait une robe rouge, des souliers à talons hauts et un maquillage qui était plus propice à une soirée qu’à une journée de travail en atelier.

Elle était très jolie et faisait penser à Julia Roberts dans le film Pretty Woman. Le magasinier était tellement impressionné, pour ne pas dire autres choses, par son apparence, qu’il avait percé une fenêtre entre le magasin et mon atelier pour pouvoir l’observer. Sa fenêtre donnait exactement, quel hasard, sur son établi! Il pouvait observer à loisir son décolleté.

Cela aura pris trois semaines pour que son attitude change. De la robe elle est passée au jean, des talons hauts aux souliers d’atelier et des ongles longs à une manucure plus propices à sa nouvelle occupation. Ces changements se sont faits au grand désespoir de mon magasinier.

Ses prédispositions ont changé au fur et à mesure de son cheminement dans ses apprentissages. Au début, cela fût plus lent, mais le rythme c’est rapidement accéléré. Elle a terminé le cours et a réussi avec excellence tous les apprentissages. Ceci démontre qu’il faut faire attention aux préjugés que l’on peut parfois avoir avant de laisser la chance aux coureurs.

La conclusion est moins positive avec ceux à qui il manque des préalables malgré qu’ils manifestent des prédispositions favorables. On ne peut pas vouloir plus que l’on peut. J’ai eu des élèves  qui avaient des connaissances, mais qui n’étaient pas fonctionnelles. Pour ces élèves, je n’avais pas de problème. J’avais la capacité d’organiser des formations qui les amenaient à donner du sens à leurs connaissances. Mon problème se situait avec ceux qui n’avaient jamais acquis les connaissances préalables nécessaires. Il est possible de compléter ou de compenser certains manquements, mais il y a des limites à ce qu’un professeur peut faire. J’ai eu des élèves qui ne savaient pas lire ni écrire, qui avaient de la difficulté à comprendre la langue, qui avaient des problèmes de motricité fine, qui avaient des handicapes physiques importants, qui étaient dans des conditions psychologiques débilitantes, qui n’avaient aucune considération pour la fonction d’ébéniste et dont la seule motivation était de recevoir un chèque de chômage ou de l’aide sociale. Le problème de ces élèves ne consistait pas dans le fait qu’ils ne pouvaient pas apprendre. Le problème était qu’ils ne pouvaient atteindre les objectifs dans le temps imparti.

À suivre : Il y a préalables et préalables.

Ils n’ont pas les préalables : 2. Je comprends que je ne comprends pas.

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En formation professionnelle, nous nous retrouvons dans une situation où l’acquis doit en être réellement un. C’est pour cela que je qualifie ces acquis nécessaires de fonctionnels. Je peux savoir lire, mais ne pas comprendre ce que je lis. Je peux être en mesure de faire du calcul sans être capable de transférer cette pratique dans une situation réelle. La capacité à trouver le sens dans les connaissances acquises constitue une bonne piste pour des préalables fonctionnels.

Souvent, les enseignants que je rencontre ont l’Impression que les études secondaires qu’ont suivies leurs élèves n’ont rien donné. Je pense plutôt que la formation qu’ils ont eue ne répondait pas aux mêmes objectifs. C’est là que l’on rencontre les deux solitudes. La première est constituée des enseignants de la formation générale qui sont spécialistes de savoirs, mais ont peu d’idées de l’application fonctionnelle de ces savoirs dans la réalité. De plus, cet objectif ne fait pas partie de ceux qu’ils doivent atteindre. C’est triste, mais c’est ça. À leur décharge, je dirais qu’il serait difficile de pouvoir donner un sens à ces savoirs qui pourraient rejoindre la diversité des élèves qu’ils ont. L’avantage de la formation professionnelle, lorsqu’un élève s’inscrit à la formation d’un métier, c’est que l’enseignant dispose d’un contexte univoque pour tous ses élèves pour donner un sens aux savoirs.

La deuxième solitude est constituée des enseignants de la formation professionnelle qui sont des spécialistes des métiers, mais qui ont peu d’idée des savoirs préalables nécessaires à la compréhension du métier. L’acquisition de ces savoirs ne fait pas partie des programmes de formation dont ils ont la responsabilité. Malheureusement, il est presque impossible de faire développer des compétences professionnelles sans une maîtrise de ces savoirs préalables.

Il faudrait une formation préparatoire à la formation professionnelle dont l’objectif serait de faire découvrir le sens des savoirs dans des situations réelles pour préparer correctement les élèves à apprendre le métier qu’ils désirent. Ce qui est plus difficile à trouver ce sont des enseignants ayant cette compétence de faire le pont entre les deux mondes, celui de la connaissance et celui du sens. Pouvoir passer du conceptuel au réel et du réel au conceptuel. On a déjà fait une tentative dans ce sens avec l’éducation technologique, mais malheureusement ce cours est devenu une séance de bricolage que la majorité des élèves détestaient. Ce n’est pas tout d’avoir une bonne idée encore faut-il pouvoir la mettre en oeuvre. Le genre de prof pour ce type de formation est en devenir, il faudra l’inventer.

Les préalables constituent qu’une partie des conditions pour une bonne intégration des élèves en formation professionnelle. L’autre partie, que j’ai constatée, est constituée des prédispositions.    Les prédispositions sont composées du degré d’adhésion de l’élève au but de la formation, du niveau d’adéquation entre les attitudes personnelles et les attitudes professionnelles requises et de la disponibilité et de la quantité d’énergie motrice et motivatrice.

J’ai eu plusieurs élèves qui n’étaient pas dans mon cours pour apprendre l’ébénisterie. Ils étaient là parce que l’aide sociale les y avait obligés. Pour d’autres, c’était le seul cours où ils pouvaient s’inscrire étant donné ses faibles exigences. J’en ai même eu une qui m’avait indiqué qu’elle avait choisi entre le suicide et s’inscrire au cours. Toutes ces personnes, au départ, avaient une faible adhésion aux exigences que pouvaient occasionner l’apprentissage de ce métier. Il faut noter que le manque de préalable est préjudiciable aux apprentissages à réaliser tout au long de la formation et à l’atteinte du but même de la formation.

Potentiel

À suivre : Est-ce que tu es fait pour la job?

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