J’en ai un qui fait du trouble : 5. La tête, les mains et le coeur

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Coeur

On se préoccupe beaucoup de remplir la tête et d’occuper les mains, mais que fait-on avec le cœur ? Comment donne-t-on des repères à un apprenant sur les comportements professionnels à mettre en œuvre en même temps que sa tête et ses mains ? Mon élève avait perdu ses repères de vie et je ne lui en avais pas fourni pour fonctionner dans son métier. Je n’ai pas compris cela sur le moment, mais cela a fait l’objet d’une de mes préoccupations majeures dans mes recherches en didactique. C’est pourquoi aujourd’hui je conçois des environnements d’apprentissage ou l’on définit premièrement les savoir-être à développer et par la suite les savoirs et savoir-faire sont organisés en conséquence. Le savoir-être devient le sens des autres savoirs. Il constitue le mortier qui lie ensemble les autres apprentissages. C’est à partir des savoir-être que l’élève va se rendre compte de ses affinités avec le métier.

Il ne s’agit pas de changer l’élève dans ce qu’il est, mais de lui faire prendre conscience et de lui faire vivre ce qu’il devra devenir pour être en mesure de faire son métier.

C’est toute la subtilité entre avoir des compétences et être compétent. Je ne doute pas que nos élèves aient des compétences à la fin de leur formation. Leur diplôme atteste ce fait. Mais au témoignage de nombreux employeurs que j’ai rencontré, très peu sont compétents. C’est logique, on ne leur a jamais fait apprendre les attitudes à manifester. On se contente de dire et de faire faire. L’assemblage de l’un avec l’autre ne donne pas nécessairement le résultat escompté.

Ici, je ne parle pas de discipline et d’autorité. Je parle plutôt de qualités et d’adhésion. Quelles sont les qualités professionnelles à faire développer et comment faire en sorte que l’apprenant y adhère au point d’en teinter ses actions et son jugement? Il est là le défi de l’enseignant d’aujourd’hui. Malheureusement, il n’y a aucune formation sur le sujet. La formation universitaire a pour but la qualification professionnelle. Elle ignore le développement de la compétence professionnelle et encore plus le développement des savoir-être professionnels.

À titre d’information, je peux vous indiquer que j’ai retrouvé, chez certains de mes étudiants à l’université, des comportements nettement plus agressifs, dégradants et absents de toute éthique que chez mes adultes des années 70 et pourtant ils vont fort probablement devenir des enseignants, car encore aujourd’hui on se moque des compétences en enseignement dans la mesure où le prof connaît le métier …

La suite : Ils attentent que je leur dise quoi faire.

J’en ai un qui fait du trouble : 4. Respirez par le nez

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Dans de telles situations, j’ai l’avantage ou le défaut, selon certains, de demeurer stoïque. Il aurait aimé que je panique et que je prenne les nerfs. De par ma nature, je suis resté calme, en apparence, je vous jure qu’à l’intérieure ma pression était très élevée. J’ai décidé que son visage était rouge et je lui ai dit de prendre la porte et de sortir. Que j’allais parler au directeur de son comportement et qu’il devait s’attendre à des conséquences. Il fût tellement surpris de ma réaction qu’il me laissa passer. Je suis sorti de mon bureau, je suis allé voir le directeur. Ce dernier est revenu avec moi en atelier pour indiquer à l’élève qu’il voulait discuter avec lui. Ils sont partis ensemble et je n’ai jamais revu cet élève.

Ce qui a été le plus curieux lors du déroulement de cet événement c’est qu’aucun des quatorze autres élèves n’est intervenu pour m’aider. Tous avaient été témoins de l’événement, aucun n’avait osé intervenir. Un prof dans une classe est seul à faire face à l’adversité. C’est malheureusement cela qui en fait un survivant.

Il ne faut pas paniquer. Ce que j’ai vécu est assez rare et cela s’est déroulé à une autre époque. J’essaie de m’en convaincre. Cela a été la seule et unique foi que j’ai vécu un événement du genre et cela a été la seule et unique foi eu j’ai demandé à un directeur d’intervenir. Je ne dis pas que je n’aurais pas pu vivre d’autres expériences du genre. J’ai fait en sorte, dans l’organisation de mes cours, de ne jamais laisser un élève être désespéré à ce point. C’est à partir de ce moment que je me suis rendu compte que l’on a trois cibles à atteindre dans l’organisation des apprentissages. On doit atteindre la tête avec les savoirs à apprendre. On doit atteindre les mains avec le savoir-faire à réaliser. Finalement, c’est ce qui est souvent oublié, mais qui demande le plus d’effort à modifier, c’est le cœur avec le savoir-être à manifester.

À suivre … « La tête, les mains et le coeur «

J’en ai un qui fait du trouble : 3. Police, travailleur social, psychologue, orthopédagogue, pédagogue, etc.

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La formation professionnelle n’est pas l’endroit pour essayer, pour se raccrocher, pour faire du temps ou pour s’occuper les mains. Merci, j’ai déjà donné. Les bons penseurs estiment que tout est dans tout et que tout est possible si on veut assez fort. J’ai des dizaines d’exemples de gens qui veulent bien, mais ne peuvent pas. On ne peut vouloir plus que l’on peut. Le tout est d’être conscient de son potentiel, il faut sortir des messages publicitaires et de la langue de bois. La formation professionnelle n’est pas un magasin de bonbons ou l’on choisit uniquement selon son goût. Les préalables, les aptitudes, les qualités, les affinités, les efforts, l’échéancier, les conditions sont des éléments qui nous amènent à faire des choix. Tout ne nous est pas accessible et cette inaccessibilité n’a rien à voir avec l’intelligence ou des limitations, c’est simplement la vie. Je n’ai pas un besoin de faire un deuil du fait que je n’ai pas fait architecture ou astrophysique. Il y a des drames plus grands que de limiter les choix d’un élève par rapport à un métier, c’est de voir une partie de la classe, qui avait choisi ce métier et qui répondait aux exigences, se démotiver parce qu’une autre partie avait été placée pour d’autres raisons que la passion et le goût de devenir un professionnel compétent. Il y a des personnes qui ne cherchent pas à résoudre leur problème. Ils se servent de ces problèmes pour justifier leur état, leur comportement ou leur inaction.

J’ai eu un cas d’un élève qui est arrivé un matin à son établi dans un grand état d’agitation. Comme tous les autres élèves, il avait son travail à faire et ce matin-là il devait prendre ses panneaux, qu’ils avaient collés la veille, pour les sabler. Il est allé chercher ses panneaux et les a ramenés à son poste de travail. Malheureusement, l’un de ses panneaux avait une fissure qu’il n’avait pas repérée la veille. Au moment de les enlever des serres, il a éclaté. Cela l’a rendu furieux.

J’étais à mon bureau pour préparer mes fiches d’évaluation avant d’aller juger de l’état d’avancement et de la conformité des travaux. Il tire les morceaux de son panneau dans l’atelier et se dirige vers mon bureau avec un morceau de madrier. Il ferme la porte derrière lui, il me regarde et me dis  » c’est à matin que tu meures mon tab…. ». J’étais assis et il était au-dessus de moi.

J’avais un ami avocat qui m’avait indiqué que si le visage de celui qui te menace est rouge c’est que son sang est dans sa tête,t il réfléchi. Dans ce cas, il ne te frappera pas. Si son visage est blanc, cela veut dire que son sang est dans ses muscles, il est plus que probable qu’il passe à l’acte.

Dans l’action, j’avais de la difficulté à me rendre compte si le visage était blanc ou rouge. Si son visage était rose est-ce que cela voulait dire qu’il pouvait réfléchir et passer à l’acte ? Au moment où cela arrive, de toute façon on n’a pas le temps de penser à cela. On pense à survivre.

Je ne lui ai pas parlé sur le moment. Il m’a regardé et il m’a dit que si je le dénonçais au directeur, qu’il me tuerait. Il me regarde et il me dit de lui parler sinon il allait me tuer. Je n’avais pas beaucoup de portes de sortie. Je lui ai demandé comment il allait. Il m’a dit, ou plutôt il m’a crié qu’il avait eu des problèmes avec sa blonde la veille au soir et qu’elle l’avait mis à la porte. Il avait été au bar prendre un verre et d’autres substances et qu’en revenant il avait eu des problèmes avec son auto. De plus, son chèque d’aide social avait également été coupé. En arrivant en classe le matin quand il a vu son panneau craqué il a vu rouge et tout cela c’était de ma faute. Je pense plutôt que j’étais la personne la plus proche sur laquelle il pouvait décharger sa frustration.

À suivre … « Respirez par le nez»

J’en ai un qui fait du trouble : 2. Le prof à tout faire

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Il ne faut pas argumenter avec des élèves en classe sur ce type de sujet. J’ai heureusement eu la bonne réaction, malgré mon manque d’expérience. J’ai demandé à l’élève de venir m’expliquer son problème à l’extérieur de la classe. Ce qu’il a accepté. Une foi seul avec lui nous avons pu traiter de son problème de frustration sans que cela ne dégénère. Les autres élèves n’étaient plus là pour encourager son comportement. Ce fut plus facile, car il n’avait plus les encouragements de ses pairs. Ce sont ses problèmes financiers qui avaient été le déclencheur. Je l’ai informé que j’en parlerais au travailleur social qui s’occupait de son dossier. Pour le moment, il devait me laisser donner mon cours pour que tout le monde puisse continuer à faire les apprentissages nécessaires pour le travail en atelier. Je lui ai demandé d’aller reprendre ses esprits à la cafétéria pour les quinze minutes qui restaient avant la pause.

Je me suis rendu compte qu’il y avait des problèmes qui faisaient partie de mes responsabilités et d’autre pas. Je peux compatir à certains problèmes, mais je ne fais pas partie de ce problème.

Que ce soit des problèmes liés à la drogue, à la boisson, des problèmes de santé mentale ou d’orientation, il faut que ces problèmes sortent de la classe pour être résolus, car ils vont contaminer le climat d’apprentissage. S’il y a une chose qu’un prof doit protéger à tout prix c’est le climat d’apprentissage qu’il a su mettre en place. Tout ce qui n’est pas lié à l’apprentissage et à ses conditions doit sortir de l’environnement d’apprentissage pour éviter de le mettre en péril. Un élève qui n’est plus en état d’apprendre doit être pris en charge par un autre professionnel que l’enseignant. Quand un médecin n’est plus en mesure de vous soigner, il vous réfère à un autre spécialiste. Le prof, s’il veut faire son métier, doit se limiter à son rôle de faire apprendre. La motivation, la connaissance, la compétence, la didactique, les attitudes professionnelles, la pédagogie, l’évaluation et la gestion de classe font partie de ses responsabilités. Il est important qu’il s’approprie uniquement les éléments de son champ d’expertise. Ce n’est pas parce qu’on lui demande de faire une profession à laquelle il n’a pas été préparé que c’est un four tout de tous les problèmes. S’il ne fait pas ce choix, il n’y a personne d’autre qui va le faire. On va tout lui laisser sur les bras et il va penser que c’est normal de vivre ces problèmes.

Est-ce qu’il y aura quelqu’un qui va enfin faire rendre compte aux décideurs en éducation qu’un prof en formation professionnelle n’a pas les compétences pour gérer tous les problèmes qu’on lui abandonne ? C’est malheureusement son statut précaire et la malsaine concurrence avec ses pairs qui le porte à endurer cette situation. Il faut tout de même être cohérent, on a souvent dit à ce prof, dans sa jeunesse, qu’il devrait aller faire un métier parce que ses notes n’étaient pas assez bonnes pour faire des études plus complexes. On lui déclarait qu’il était plus manuel que conceptuel. Vingt-cinq à trente ans plus tard, on est prêt à lui confier, sans formation, des problèmes en éducation que même un spécialiste diplômé ne peut résoudre. J’ai déjà entendu l’un de ces spécialistes expliqués que quand on ne sait plus quoi faire avec un élève qui a des troubles ou des problèmes d’apprentissage il ne reste qu’à l’envoyé en formation professionnelle.

À suivre … «Police, travailleur social, psychologue, orthopédagogue, pédagogue, etc.»

J’en ai un qui fait du trouble : 1. La distance entre le prof et les élèves

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Je donnais mon cours avec acharnement et passion. J’ai un élève, pendant que je parlais, qui exprime haut et fort qu’il est tanné d’entendre des niaiseries. Je lui demande des explications sur son commentaire. Il me répond qu’il en a assez de perdre son temps en classe. De plus, il m’indique qu’il n’est pas le seul à penser ainsi et qu’il parle au nom des autres élèves. Au début des cours tout le monde est collaboratif, le phénomène de groupe ne s’est pas encore développé. Au début, les adultes ne prendront pas la chance de trop s’afficher de peur de faire des erreurs ou de passer pour le cancre de la classe. Au bout de trois à quatre semaines les élèves se connaissent mieux et le leader négatif commence à s’affirmer et à calculer ses appuis.

J’ai appris, avec le temps, que le leader négatif se servira toujours du laisser-aller de la majorité silencieuse. Il n’a pas besoin de les consulter, il leur indique quoi penser collectivement. Il a peut-être parlé à un ou deux autres élèves, mais rarement à tous. J’ai appris également que même si cela n’est pas vrai aucun élève ne va se lever pour dire le contraire, et il le sait.

J’échange avec l’élève pour tenter de le faire changer d’opinion. Après un certain temps, c’est un autre élève qui indique que nous perdions notre temps et qu’il aimerait que le cours continue. J’avais donc maintenant deux problèmes. Si cela continuait, j’aurais réellement des problèmes avec tout le monde.

J’avais la croyance que mes élèves, étant donné leur âge, seraient plus raisonnables et que je ne devrais par avoir de problème de discipline en classe. En plus, croyant bien faire, j’avais même aidé l’élève qui se plaignait. Une semaine auparavant il m’avait indiqué qu’il n’avait pas mangé depuis deux jours. En bon Samaritain, je lui ai donné de l’argent pour qu’il puisse manger. Deux jours après, il m’en demandait encore. Trois jours plus tard, j’ai eu un autre élève qui est venu me demander de l’argent. Je me suis rendu compte que j’avais créé un problème plutôt qu’aider un élève à résoudre le sien. Je l’ai informé de régler son problème et que j’arrêtais de lui fournir de l’argent. Cela a généré, chez lui, de la frustration, d’où la réaction en classe. C’est à ce moment que j’ai appris que mes élèves n’étaient pas mes amis contrairement à ce que je voulais développer comme relation.

Ce n’était pas un mal, c’est normal. Il y a une distance à ne pas franchir avec nos élèves. Le rôle du professeur exige cette distance. Quand arrive les moments de l’évaluation, de la correction de travaux, de l’ajustement de certains comportements ou de l’indication de consignes et de directives, il faut que la relation avec nos élèves soit celle d’un prof, pas d’un ami et c’est correct comme cela.

Il y a un élève qui m’a demandé pour qui je me prenais pour leur dire quoi faire. J’étais plus jeune qu’eux et je ne savais pas tout. Il était vrai que j’étais plus jeune, mais en ce qui a trait à mes connaissances je lui ai expliqué que je n’avais pas à tout connaître. Je n’avais qu’à connaître ce qu’ils avaient à apprendre et lorsqu’ils auraient appris le cours ils auraient terminé leur relation avec moi, c’est tout.

À suivre … «Le prof à tout faire»

Je n’arrête pas de courir en atelier : 5. Y-a-t-il un pilote dans l’avion?

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C’est bien beau tout cela, mais cela ne se fit pas tout seul. Créer un environnement qui fera en sorte d’amener les élèves à se prendre en mains, de se questionner, de trouver des solutions, de faire des hypothèses, de se confronter, finalement d’apprendre, ne se fait pas par tâtonnement.

J’étais convaincu que pour devenir un bon ébéniste qu’il fallait suivre mes cours. Contrairement à cette affirmation, je donnais des cours sans avoir appris la profession d’enseignant. J’ai fini par comprendre la nuance entre métier et profession. Mon métier était ébéniste, on pratique un métier. Un métier se mesure à la complexité des tâches à accomplir et de l’importance des responsabilités auxquelles il faut faire face. Lorsque j’étais ébéniste mes tâches étaient définies et les imprévus prévisibles. Le bois était du bois et il ne changeait pas de nature, seulement de forme. Mes élèves étaient loin d’être du bois, je ne pouvais pas changer leur forme, il fallait qu’ils se changent eux-mêmes.

Le premier texte que j’ai lu en pédagogie m’avait marqué. Il présentait l’idée que de former ne voulait pas dire de donner sa forme à un apprenant, mais d’amener ce dernier à prendre la sienne. Mes élèves avaient passé dans le système régulier de formation et en avaient été la manifestation de l’échec, car il avait voulu obliger ces personnes à prendre une forme qu’ils ne désiraient pas. Malgré leur état, leur comportement et leur faible estime d’eux-mêmes, j’avais la conviction qu’ils pouvaient apprendre et que je pouvais être la personne qui pouvait leur apprendre quelque chose.

J’ai toujours eu la conviction qu’un élève ne peut apprendre plus que l’enseignant pense qu’il peut apprendre. Durant toutes mes années d’enseignement, j’ai pu constater qu’il ne faut jamais juger un élève sur ce que l’on pense de ses capacités, de sa motivation ou sur ce que l’on pense du fait qu’il soit fait ou non pour le métier. À plusieurs reprises, j’ai eu des élèves qui ne payaient pas de mine à leur arrivée et qui ont réussi leur cours.

La variété des élèves que j’ai eux et la complexité de leur état d’élève m’ont amené à me rendre compte qu’enseigner n’était pas un métier, mais une profession. Ce qui distingue une profession d’un métier, si l’on se base sur la définition de métier que j’ai donnée précédemment, c’est le fait d’avoir des tâches plus complexes et des responsabilités plus importantes. De façon simple je pourrais vous indiquer qu’une tâche complexe ne peut s’apprendre sur le tas. Elle comporte des éléments visibles et des éléments invisibles. Regarder quelqu’un faire de la résolution de problème ne vous amène pas à pouvoir en faire. Vous ne pouvez pas apprendre à enseigner en regardant quelqu’un enseigner. Ce qui rend les tâches complexes c’est que vous travaillez avec des personnes. Vous êtes en interrelation et en interaction avec eux et chacun est différent. Votre responsabilité est de faire en sorte que ces personnes puissent atteindre les buts de la formation dont vous avez la responsabilité en respectant les différences sans être complaisant. Vous êtes responsables, donc en principe imputable, de la qualité de la formation que vous organisez, des apprentissages qui en découlent, de l’intégrité physique et psychologique des personnes en apprentissage et de la réussite de vos élèves. La réussite des élèves ici couvre plus large que la réussite des examens et l’acquisition d’un diplôme. J’ai eu, des élèves qui ont appris qu’ils pouvaient apprendre. À l’école on leur avait affirmé l’inverse ou à tout le moins laissé croire.

Pour être en mesure de faire face à toute la complexité de ma nouvelle profession je me suis inscrit à l’université au bac en orthopédagogie. J’avais la conviction que les problèmes principaux de mes élèves ne relevaient pas de l’andragogie, mais de l’orthopédagogie. Si je voulais qu’il ait un pilote dans l’avion qui savait où il allait et ce qu’il fallait pour s’y rendre, il fallait que je m’instruise et que je devienne autre chose qu’un survivant. Je vous fais grâce de toutes les incongruités que j’ai vécues dans mes cours universitaires à l’époque. J’étais le seul prof en formation professionnelle, tous les autres se destinaient à l’enseignement au primaire. J’étais le seul homme de la classe. J’étais dans la position de mes élèves, j’avais un problème à résoudre et la seule façon de le régler était d’aller à l’école. J’étais loin de mes premières amours, la géographie et de mon métier, l’ébénisterie, mais j’étais de plus en plus proche de ce que j’allais devenir, quelqu’un qui allait faire apprendre, en principe, un enseignant.

À venir : j’en ai un qui fait du trouble

 

Je n’arrête pas de courir en atelier: 4. Pardon monsieur!

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Je pensais qu’en atelier j’aurais plus de temps libre pour donner des explications et faire des démonstrations aux élèves. Malheureusement, ce ne fut pas le cas. Pendant que je travaillais avec un élève, j’en avais trois autres qui venaient me demander quoi faire, deux autres qui me demandaient si ce qu’ils avaient fait était correct, trois autres qui avaient décidé de faire autre chose que ce que j’avais demandé et la balance restait à leur établi à ne rien faire. À travers tout cela, je tentais de donner mes explications jusqu’au moment ou j’entendais un outil faire des sons bizarres. Je courrais pour aller voir et donner les indications, réparer l’outil ou l’ajuster pendant que le dernier élève expliquait aux autres sa frustration d’avoir été abandonné par le prof pendant son explication. Il fallait faire quelque chose.

J’ai compris, avec le temps, que le travail en atelier faisait partie d’un tout dont il fallait synchroniser chacune des composantes pour pouvoir arriver. Mais en quoi consistait ce tout ?

Le tout est composé d’un ensemble d’éléments qui permettent le bon fonctionnement des apprentissages pratiques. Les composantes de ce tout sont le programme, les savoirs sous-jacents à faire transférer, le climat à installer, l’aménagement à valider, le contexte de la tâche à provoquer, la situation de travail à analyser, les ressources à exploiter, les interactions à gérer, le but à atteindre, les intentions à considérer, les procédures à appliquer, les directives et les règles à respecter, les pratiques de travail à adapter, les circonstances à considérer et les attitudes à manifester. Certains de ces éléments consistent à faire en sorte que l’apprenant sache pourquoi il est là, qu’est-ce qu’il a à faire et comment il doit le faire. Il doit essentiellement connaître le but à atteindre, la tâche à réaliser et les pratiques à adapter. Il faut lui permettre d’avoir une représentation tangible des tâches à réaliser, de la façon de les réaliser et du sens de cette tâche dans la finalité de la formation. C’est simple, le quoi, le pourquoi et le comment, et pourquoi pas un peu de quand.

Le danger qu’il faut surtout éviter est que vos élèves se transforment en exécutants et vous en tuteur. C’est ce qui m’est arrivé durant ma première année d’enseignement. L’atelier était organisé comme l’atelier que j’avais en entreprise. Mes élèves étaient un peu comme mes employés. Il faisait ce que je leur disais de faire. Ils devenaient de plus en plus dépendants de mes consignes, de mes directives, de mes évaluations et je me plaignais de leur manque d’autonomie et d’initiative. J’avais moi-même créé le problème et je les blâmais. Inconsciemment, j’aimais être le héros et les sauver.

Ce n’étaient pas eux qui faisaient des erreurs, c’était moi qui les avais mal informés. Ce n’est pas eux qui étaient en retard dans leur travail, c’était moi qui ne leur avais pas dit de commencer. Ce n’est pas eux qui avaient brisé l’outil, c’était moi qui ne leur avais pas dit de ne pas le faire. Ce n’est pas eux qui se sont blessés, c’est moi qui ne leur ai pas dit de faire attention. Plus je leur disais d’être autonomes, plus ils étaient dépendants.

J’ai appris avec le temps que cela fait partie de la nature humaine, en éducation en tout cas. Le professeur est porteur de magie et de vérité. La vérité tient au fait que le professeur est au courant des réponses qu’il faut avoir. La magie c’est quand un élève vous demande un truc pour être en mesure de faire ce que vous lui demandez d’apprendre sans être obligé de comprendre et de faire des efforts.

C’est naturel, pour un élève, de se référer à son prof. Pourquoi prendrait-il l’initiative de faire autre chose que ce que le prof demande ? Si il veut être certain de réussir, pourquoi ne pas demander au prof si ce que l’on fait est correct ? En faisant cela, on évite l’échec. S’il y a un échec c’est la faute du prof. Quoi de mieux que de s’assurer d’avoir un coupable à sa place. C’est l’approche de ceux qui sont mode problème, plutôt qu’en mode solution. Protège-toi en trouvant quelqu’un pour porter le chapeau.

Dans mon cours le coupable c’était moi. J’étais rendu dans l’absolu de l’approche du dire. Je leur dis quoi faire, comment le faire, quand le faire et où le faire. Si cela ne fonctionne pas, c’est nécessairement de ma faute. Je ne savais pas qu’au lieu de dire, il fallait faire dire. Les élèves doivent découvrir le travail à faire, faire des hypothèses du comment le faire, évaluer le résultat, corriger leurs erreurs et être responsable. Mon rôle devait être de compléter, de valider, de corriger ou de les informer, au lieu de penser à leur place.

Cela ne veut pas dire que je n’ai rien à faire, au contraire. Il faut planifier des situations pour que tout cela puisse arriver dans le temps et selon les ressources disponibles. Il faut devenir un stratège à la place d’un guide ou d’un tuteur. De cette manière on peut espérer être en mesure de développer, chez les élèves, l’autonome, l’initiative, la résolution de problèmes, la maturité, la débrouillardise et plus encore. On peut donner à quelqu’un des informations, c’est ce que l’on appelle la transmission du savoir. On peut entraîner quelqu’un à faire, c’est ce que l’on appelle l’entraînement au savoir-faire. On peut qu’accompagner un élève à manifester les bons comportements professionnels, c’est ce que l’on appelle l’adhésion au savoir-être. Pour que cela puisse se faire, il faut mettre en place un contexte qui a du sens et cela n’est pas simplement un atelier. Il faut créer un climat, des conditions, des ressources, une dynamique, des intrigues, c’est-à-dire un environnement au sens large du terme. Mettre volontairement en place l’ensemble des éléments naturels et culturels qui entourent un travailleur ou une travailleuse par rapport à sa profession.

À suivre … 5. Y a-t-il un pilote dans l’avion?

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