Mon premier accident: 3. Responsable de quoi?

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Je ne vous dirai pas que j’ai eu la chance, durant ma carrière d’ébéniste, de ne pas me blesser. La chance n’avait rien à voir avec cela. Je me suis toujours méfié des machines. Il ne faut pas confondre avec la peur. Avoir peur d’un outil, ou la craindre, est dangereux. Cela nous met dans un état où nous avons la conviction  de ne pas pouvoir échapper à une certaine fatalité, vous ignorez seulement le moment où cela va arriver. Ma méfiance a fait en sorte d’alimenter ma prudence. Je n’ai jamais eu d’accident avec un outil ou une machine. Le seul accident personnel que j’ai eu durant ma carrière d’ébéniste était difficilement prévisible. J’ai posé le genou par terre, sur de la sciure de bois, et je me suis piqué sur une vis. C’était une simple petite piqûre qui n’a même pas saigné. Trois jours plus tard, je ne marchais plus, il y avait une infection. J’ai eu une injection contre le tétanos et tout est entré dans l’ordre.

Cette méfiance envers les machines et les outils avait fait en sorte que j’avais placé des affiches près de chacune des machines avec les avertissements et instructions d’utilisation. Il y avait donc une trace écrite de mon dispositif de sécurité. C’est ce qui m’a sauvé. Il n’y a pas eu de poursuite et les assurances on prit la relève.

Le pire dans tout cela c’est que cet accident avait été un acte volontaire de la part de l’élève. Cela semble à la limite du croyable, mais l’élève avait voulu s’infliger une blessure pour pouvoir intenter une poursuite à l’école . Il fallait être vraiment désespéré pour en arriver à une telle extrémité. Ce qui nous avait mis la puce à l’oreille était le type de travail que l’élève était venu faire dans l’atelier. Pourquoi était-il venu en atelier seul pour façonner une pièce de bois qui comportait toutes les caractéristiques pour provoquer un accident qui ne faisait l’objet d’aucun projet que l’élève devait réaliser? Il n’a jamais répondu à cette question.

Lorsque j’ai reçu la mise en demeure de l’avocat de l’élève, il était spécifié qu’il y avait des élèves qui étaient prêts à témoigner que je n’avais jamais parlé en classe des mesures de sécurité à appliquer lors de l’utilisation des machines. Il est bien vrai que les paroles passent et les écrits restent. Souvent, les gens me reprochent du fait que mes outils didactiques demandent trop de spécifications, qu’il y ait trop de paperasse, que ce n’est pas nécessaire de structurer autant. Vous savez maintenant d’où vient cette habitude.

Je ne souhaite à personne que l’un de ses élèves se blesse durant ses cours. Je souhaite encore moins que le professeur soit perçu comme le responsable de cette situation. Même s’il est convaincu du contraire.

La leçon que j’ai tirée de cette situation, même si je n’étais pas responsable, était de faire en sorte de diminuer au maximum le risque que cela puisse se reproduire. C’est à ce moment que je me suis dit que plus jamais l’un de mes élèves ne serait en situation de réaliser des activités qui vont au-delà de sa capacité à gérer la situation où elle se déroule. S’il se produisait un accident, il en serait pleinement responsable. L’itinéraire des apprentissages et les fiches de travail, que j’ai mis en place alors m’assuraient que mes élèves n’iraient jamais plus loin que ce qu’ils seraient en mesure de faire et seraient informer, explicitement, du contextes de réalisation, des consignes et directives, des contraintes, de la finalité et des savoirs nécessaires pour réaliser les tâches demandées.

La séquence des activités prenait surtout en compte l’individu, avec ses acquis, ses gestes et la complexité de la tâche à faire selon un contexte, plutôt que la machine, l’individu et la tâche. L’erreur pédagogique que j’avais faite était de penser qu’utiliser une machine, qui fait la majeure partie du travail, donnait l’illusion que la personne avait un rôle secondaire à jouer. L’apprentissage en formation professionnelle, vu sous l’angle où l’individu est au service de la machine, fait en sorte que cette dernière va finir par le diminuer, physiquement ou psychologiquement.

Je pars en vacances. Bonnes vacances à tous. La suite à mon retour dans deux semaines : 4. Conscience et intelligence.

Mon premier accident : 2. C’est de votre faute!

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On associe souvent le danger aux machines qui font du bruit. Plus c’est gros et bruyant, plus c’est dangereux. La machine est dangereuse et peut blesser. Cela est vrai, mais dans de très rares cas. Le danger vient surtout du fait de nos actions, de notre négligence, de notre ignorance et de ceux des autres dans un environnement.

Je me souviens de trois accidents qui ont eu lieu dans mes cours. Le premier fut dramatique, le second fut stupide et le troisième presque drôle. Ils ne se sont pas tous déroulés la première année, mais durant mes années d’enseignement en ébénisterie.

Le premier accident fut effectivement au début de ma première année. L’un de mes étudiants s’est coupé un pouce en utilisant une dégauchisseuse. Cela ne vous dit probablement pas grand-chose, mais je vous dirai seulement qu’il a été chanceux dans sa malchance. Ce type de machine aurait pu facilement lui déchiqueter la main et le bras.

Au moment où cela arrive, comme prof, vous vous sentez responsable de ce qui est arrivé. Mais il y a un monde entre se sentir responsable de qui est arrivé et être visé comme le responsable de l’accident. Dans le premier cas vous vous demandez ce que vous auriez pu faire ou dire qui aurait fait en sorte qu’un tel événement aurait pu être évité. Dans l’autre cas vous êtes coupable et condamné d’avoir fait en sorte que cet accident arrive.

Sur le moment de l’accident tout le monde est peiné et sous le choc. Mon étudiant m’avait avoué qu’il avait pris un risque et que cet événement malheureux était arrivé par sa faute. Les faits allaient dans ce sens. Il était entré dans l’atelier sans permission, sur l’heure du midi. Il avait pris une pièce de bois trop courte et trop large pour ce type de machine. Il avait ajusté la machine pour une coupe trop épaisse. Il a mis en marche la machine, présenté la pièce de bois sur les couteaux et ce qui devait arriver, arriva. La pièce de bois a été projetée par l’arrière et la main à continuer dans les couteaux. Heureusement, il n’y a eu que le pouce qui a été coupé. Une personne passant par là a entendu le cri de l’élève et a intervenue immédiatement. L’analyse de la situation c’est que l’élève n’avait pas respecté les règlements, il avait pris un risque en ne respectant pas les procédures de travail et s’était blessé. Le dossier semblait clos, mais c’était loin d’être terminé.

Un mois plus tard, j’ai reçu une mise en demeure qui indiquait que j’étais responsable de cet accident et je faisais l’objet d’une poursuite pour négligence. Vous me direz que cela n’est pas grave, j’étais un prof donc c’était à la commission scolaire d’assumer cette responsabilité. Lors de mes cinq premières années d’enseignement, je travaillais au salaire horaire. Je n’avais pas de contrat à temps plein. Il n’existait pas de contrat à temps plein et de permanence pour un enseignant à l’éducation aux adultes et encore moins en formation professionnelle. Je suis devenu le premier enseignant, à l’éducation aux adultes, permanent de ma commission scolaire lorsque le ministère de l’éducation a permis ce type de contrat. Jusqu’à ce moment, je pouvais être accusé conjointement, avec la commission scolaire, si j’avais fait preuve de négligence dans mon enseignement.

La poursuite était de 35 000$ et mettait en péril la suite de ma carrière, comme professeur, si la commission scolaire constatait que j’avais fait preuve de négligence.

À suivre : 3. Responsable de quoi?

Mon premier accident : 1. Machines, gestes et interactions

3 commentaires

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L’une des particularités de la formation professionnelle est la gestion de la dangerosité de certains outils, de certaines tâches, de certains événements ou certaines situations. Pastré (2011) indique qu’il existe trois caractéristiques pour illustrer une activité professionnelle. La première caractéristique vise les activités qui impliquent l’utilisation de machines, d’outils ou de divers instruments. C’est la machine qui fait le travail, le rôle de la personne est de servir cette machine. Le travail sur les chaînes de montage ou dans une manufacture regroupait ce type d’activité. La deuxième caractéristique touche les activités où c’est la personne et sa façon de faire qui domine. Le geste du professionnel a un rôle déterminant. Le carrossier, l’ébéniste, le cuisinier ou le soudeur en sont de bons exemples. La troisième caractéristique touche les interactions humaines, c’est la capacité d’entrer en relation avec d’autres personnes qui domine.Les domaines de la santé, de la vente, des services ou des communications en sont de bons exemples également.

Certains métiers peuvent comporter une seule de ces caractéristiques, et d’autres pouvant être un assemblage de deux ou trois. Plus il y a de caractéristiques, plus la fonction est complexe. En ébénisterie, les trois caractéristiques sont présentes. Certaines machines ne demandaient qu’à être alimentées, des activités exigeaient la dextérité de l’artisan et même de l’artiste, d’autres mettaient en évidence les capacités de vendeur, de service à la clientèle et de gestionnaire.

À l’époque, je n’étais pas en mesure de faire ces nuances. Pour moi l’ébénisterie c’était du bois, des machines, des outils, des assemblages, du sablage, de la finition et des livraisons. Au moment où je devais utiliser des machines et des outils, il fallait tout simplement faire attention pour ne pas se blesser.

Je ne comprenais pas que pour une personne novice il n’est pas possible d’anticiper les conséquences de ses actes quand elle n’est pas en mesure de comprendre ce qu’elle fait, le contexte où elle agit et la situation dans laquelle elle oeuvre. C’est ce qui arrive lorsque l’on forme des personnes à faire des tâches plutôt que de les amener à comprendre le travail à faire et la situation où elle se déroule. On ne peut pas comprendre l’architecture d’une maison en ne regardant que ses briques. On ne peut comprendre l’histoire écrite dans un livre en analysant le papier et l’encre avec laquelle elle est réalisée. Il faut prendre de la distance, faire des liens, analyser, s’éloigner du mûr pour regarder l’ensemble et ainsi être en mesure d’avoir un aperçu global.

Dans un atelier d’ébénisterie, il y a des machines, des établis, des outils, des grandes pièces de bois, des espaces de déplacements, d’autres personnes qui réalisent leur travail, de la poussière de bois, des pièces de bois, des rallonges électriques, des coffres d’outils, etc. Ce n’est pas de prendre en compte chacun de ces éléments qui est complexe, mais le fait qu’ils soient ensemble et en relation les uns avec les autres. Je parle ici d’ébénisterie, mais vous pouvez extrapoler cet exemple à tous les métiers. Les événements peuvent faire l’objet de prévision, les conséquences peuvent être déterminées, mais il est impossible de dire quand ils se produiront, ce qui fait que le moment est indéterminable. D’où l’obligation de développer le jugement des élèves pour éviter qu’ils se blessent.

Un classeur en secrétariat nous semble anodin. Il devient un élément de danger lorsque l’un de ses tiroirs est ouvert. Il n’y a pas de danger lors de la consultation de documents par la secrétaire. Il y a danger lorsqu’il est oublié ouvert et lorsqu’il y a d’autres personnes qui circulent. Je vous laisse imaginer toutes les situations qui peuvent arriver. Cela est vrai pour plusieurs objets dans un simple bureau. Pourtant il n’y a pas de formation en santé et sécurité dans le programme en secrétariat et en bureautique.

À suivre : 2. C’est de votre faute!