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Ils attendent que je leur dise quoi faire : 4. Qui peut veut?

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Il m’a alors demandé ce qui n’était pas correct dans son travail. C’est à ce moment que l’écrit a pris tout son sens. Il fallait faire un acte d’apprentissage avec une situation qui semblait désespérante au départ. Ce n’était pas à moi de me justifier, c’était à l’élève de se rendre compte de sa non-conformité. Quand un élève fait seulement ce qu’on lui dit de faire, c’est l’indication qu’il n’a rien compris. Il faut l’amener à douter, à argumenter, à prendre des décisions et à être imputable, de façon professionnelle, des résultats de son travail. Mais pour que cela puisse se produire, il faut des données et des faits.

Je lui ai demandé de se référer aux critères de conformité de son travail. Il pouvait y retrouver les données et les faits exigés et les comparer à sa réalisation. De toute évidence, l’élève ne voyait pas ce que je voyais. C’est souvent l’erreur que nous faisons comme expert d’un métier, c’est tellement évident pour nous. Je lui ai demandé de lire les consignes, les directives et les indicateurs de conformités et de me faire la présentation de son travail en conséquence. L’élément le plus troublant de cette situation c’est que l’élève était très motivé, il démontrait son implication au quotidien et désirait compléter sa formation de menuisier en devenant ébéniste.

Malgré son bon vouloir, il semblait y avoir quelque chose qui clochait. Effectivement, à la suite de ses explications et de sa conviction il y avait un problème au niveau de sa perception et de sa motricité fine. Plus les mesures étaient petites et précises, moins il pouvait les percevoir. Quand il passait sa main sur les surfaces de bois, il pouvait y avoir une dénivellation de deux à trois millimètres et il ne les percevait pas. Finalement, cette situation avait permis de découvrir une limitation chez cette élève qui ne l’empêchait pas de faire de la charpenterie ou de la menuiserie de construction, mais qui était plus que problématique pour un ébéniste. Il avait été le plus loin possible dans son cheminement, mais il devait se réorienter dans une autre activité professionnelle.

Pour plusieurs, ce type d’événement est impensable, il faut absolument tout faire pour qu’un élève puisse réussir, même si cela se fait au détriment de l’apprentissage. Cela est vrai en formation générale, mais selon moi, pas en formation professionnelle. J’ai des dizaines et des dizaines de cas d’élèves qui avaient des limitations par rapport à un métier qu’ils avaient choisi. Le service à leur rendre était de les orienter correctement pour qu’ils puissent se réaliser pleinement, le plus tôt possible dans leur cheminement, pour éviter de leur faire perdre du temps. Ceci illustre l’importance d’avoir une progression des apprentissages à réaliser autre que les examens et une description des pratiques à réaliser. Ces deux éléments deviennent des repères tangibles du contrat à respecter entre l’apprenant, son enseignant et le métier à apprendre. Il permet à l’enseignant d’articuler les exigences de son programme et à l’apprenant de pouvoir se confronter à une représentation concrète des défis à relever, des efforts à fournir et des comportements à manifester.

Qui veut peut, mais on ne peut pas vouloir plus que l’on peut !

La suite : Je ne savais pas que je devais faire de la discipline

Ils attendent que je leur dise quoi faire : 3. À la noirceur on voit bien que l’on ne voit rien.

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Noirceur

Vous allez me dire que c’est facile en ébénisterie, le résultat est concret. Il y a juste à regarder le résultat, seulement à voir, on voit bien. Cela n’est pas si simple. J’ai comme exemple un projet que j’ai fait faire à mes élèves. Ils devaient fabriquer un coffre à outils en bois. Ce coffre comportait certaines caractéristiques qui mettaient à l’épreuve la précision des assemblages réalisée par l’élève. Il y avait un couvercle dans sa partie supérieure et un tiroir dans sa partie inférieure qui devait coulisser d’une extrémité à l’autre. L’un de mes élèves, rappelez-vous les caractéristiques de mes élèves que j’ai décrit dans l’un de mes textes précédents, me fait venir à son établi pour me faire évaluer son travail. Malgré les consignes et directives écrites, malgré la réalisation du plan du coffre, malgré une liste et une description des pièces, le coffre ne répondait en rien à ce qui avait été demandé et pourtant mon élève était convaincu du contraire.

Il faut constamment avoir à l’esprit que tout le monde perçoit et interprète son environnement à partir de ses représentations. Si je vous parle d’une souris, selon que l’on parle d’informatique ou de zoologie, le sens est différent. Au moment où je donnais des cours d’informatique, dans la préhistoire, il y a vingt-cinq ans, lorsque je présentais une souris, les gens avaient de la difficulté à faire le lien entre le mot souris et un objet attaché à un fils. Si c’était une souris, elle avait la queue dans le visage, si on se référait à son mode d’utilisation. Pour d’autres, un objet sur lequel on pesait et qui était au bout d’un fils était plus proche d’une pédale de machine à coudre que d’un ordinateur. Tout cela pour vous dire que tout est sujet à interprétation. La formation est là pour que l’interprétation soit le plus près de la réalité selon le contexte. Seulement à voir, on voit bien qu’à la noirceur on ne voit rien !

Revenons à mon élève et à sa mauvaise interprétation du résultat de son travail. J’ai observé longuement le coffre qu’il avait réalisé, j’étais perplexe ! Je me disais que cela ne se pouvait pas, il voulait se moquer de moi, il devait certainement savoir que cela n’avait pas de sens. Nous en étions à la fin du premier tiers de la formation et il me produisait un travail carrément inadéquat. Les tolérances du tiroir devaient être de trois millimètres et il en était à dix à une extrémité et à douze à l’autre. Le couvercle avait quinze millimètres plus petits que le corps du  coffre et je ne vous parle pas de l’équerrage. Au bout d’un moment, il me regarde avec un sourire et il me demanda si j’avais trouvé un défaut à son travail, selon lui son travail était le meilleur qu’il avait produit depuis le début du cours.

Surpris de son commentaire, je lui ai indiqué que je ne cherchais pas une erreur, je cherchais un élément conforme à ce qui avait été demandé. Vous allez me dire que je n’ai pas été très gentil, j’aurai pu lui dire que c’est très bien, mais c’était à une autre époque …

À suivre…  4. Qui peut veut.

Ils attendent que je leur dise quoi faire : 2. Les écrits restent.

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Le défi, pour un enseignant, est de faire en sorte d’informer les élèves suffisamment pour savoir ce qu’ils auront à faire, de comprendre les conditions pour le faire, les résultats attendus et les critères de jugement du travail à réaliser. L’information doit être suffisamment explicite sur ce qu’il doit faire pour le rendre autonome et offrir la latitude nécessaire sur la façon de faire le travail pour favoriser le développement de son jugement et par conséquent le rendre compétent.

Ce défi est de deux ordres. Premièrement, procurer aux élèves, de manière tangible, les informations nécessaires. Deuxièmement, créer une situation de travail et des contextes de réalisation qui pourront faire vivre l’ensemble de la complexité de la tâche à réaliser en y insérant des variables exigeant l’utilisation de l’analyse, du raisonnement et de la prise de décision. Ces deux éléments lui permettront d’exercer son jugement critique en exploitant les savoirs appris, le contexte à gérer, la tâche à réaliser et le résultat attendu. Il s’agit d’aller plus loin que de simplement faire réaliser des tâches aux élèves, nous ne désirons pas former des tâcherons. Il faut que les élèves puissent gérer la situation et adapter leurs pratiques de travail, liées à la tâche, au contexte.

Informer les élèves de manière tangible, cela veut dire de lui fournir un document oùl il retrouvera, de manière organisée, les informations utiles. Je me suis rendu compte que je perdais énormément de temps à dire quoi faire à mes élèves. Je devais répéter les consignes et directives autant de fois que j’avais d’élèves. Je m’apercevais, au moment où je devais évaluer les travaux en atelier, que l’élève n’avait pas compris ou il m’accusait de ne pas avoir dit les informations. Je peux vous confirmer la véracité du dicton que les paroles passent, mais les écrits restent. Discuter du résultat d’un travail qu’à partir de ce que l’on pense que l’élève a compris provoquera immanquablement des frictions, une perte de temps inutile et des frustrations qui vont mettre en péril le climat de la classe ainsi que le processus d’apprentissage de l’élève.

Lorsque je demande un travail à mes étudiants universitaires, je leur fournis une fiche de travail avec toutes les informations, un document qui décrit les étapes de production, un vidéo explicatif avec démonstration et un exemple. Vous allez me dire que j’en fais trop !

Malgré cela, j’ai tout de même des étudiants qui réussissent à passer complètement à côté du travail. À titre d’exemple, j’ai eu un étudiant qui a interprété la directive de remettre un document de cinq pages en utilisant une police de caractère de grosseur 125. En trois phrases, il avait complété cette directive. En ce qui a trait au jugement de ce futur prof on peut se questionner. J’en ai un autre qui a décidé de faire un travail sur un autre sujet que celui demandé et il a ajouté vingt-cinq pages au cinq demandés. Son argument était qu’il avait droit à une bonne note parce qu’il avait fait un effort plus grand que les autres. Vous n’écrirez jamais assez d’information et jamais assez clairement ces informations. Imaginer si vous ne faites que les dire !

Fournissez à vos élèves un écrit sur quoi faire et demander un écrit de leur part sur comment ils vont le faire. Ces deux documents deviendront des outils d’apprentissage d’une très grande valeur. Même si l’on dit que les élèves n’aiment pas lire et n’aiment pas écrire, il faut surmonter cet écueil. C’est par ces deux moyens, lire les tâches et écrire les pratiques de travail, que l’activité mentale pourra se manifester et avoir comme conséquence de former des travailleurs responsables et sécuritaires. L’expérience du travail pratique n’est pas suffisante pour faire face à la réalité.

Il faut faire attention à ne pas valoriser indûment l’apprentissage par l’expérience. Un sage a dit que l’expérience est comme une lanterne que nous avons d’accrocher dans le dos. L’expérience peut nous empêcher de percevoir ce qu’il y a en avant.  À un moment donné, j’ai rencontré un vieil ébéniste qui, pour me démontrer la valeur de son expérience, m’a montré les doigts qui lui restaient dans sa main droite. Il lui restait deux doigts et son pouce. C’était son argument pour me dire que ce ne serait pas moi qui lui dirait quoi faire, regarde mon expérience. Que pouvons-nous dire après cela ? Il faut bien que ce que l’on perd serve à quelque chose, j’imagine. Les doigts qui lui manquaient ne m’indiquent pas son niveau de compétence, au contraire. J’ai fait bien attention de ne pas lui dire. Il était plus gros que moi !

À suivre … 3.  À la noirceur on voit bien que l’on ne voit rien.

Ils attendent que je leur dise quoi faire : 1. Vous ne me l’avez pas dit …

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J’étais au poste de travail d’un de mes élèves à lui expliquer une procédure. J’ai un autre élève qui vient près de nous. Il attend quelques instants et repart. J’entends un bruit bizarre et je vois un bout de bois atterrir près de moi. Je me rends rapidement près de la source du bruit. L’élève avait le visage blanc et le regard fixe. Je lui demande ce qu’il a fait, il me dit qu’il avait besoin d’une petite pièce de bois de trois centimètres de long et de un centimètre et demie d’épaisseur. Étant donné qu’il avait constaté qu’il était impossible d’amincir la pièce dans la planeuse (raboteuse d’épaisseur), il avait décidé d’utiliser la corroyeuse (raboteuse de surface) même si l’espace entre les tables était plus large que la longueur de sa pièce de bois. Je lui indique qu’à aucun moment je ne lui avais indiqué que cet outil devait être utilisé sur des pièces de bois aussi petites. Il me dit qu’il avait le sentiment que c’était dangereux et qu’il avait peur de se blesser. C’était pour cette raison qu’il était venu près de moi pour me demander des informations. Étant donné que j’étais occupé et que je ne lui avais pas dit de ne pas le faire, il avait tenté sa chance tout de même.

J’ai constaté à ce moment que si l’on ne forme pas un élève à réfléchir aux circonstances d’une tâche à réaliser qu’il tentera toujours sa chance. C’est le résultat de la formation sur le tas. Le tâtonnement et l’essai et erreur sont à l’honneur. L’ultime danger de ce type d’approche est qu’une personne qui a été formée de cette façon, pour ne pas dire déformé, aura toujours le sentiment qu’elle est capable, même si elle n’a jamais fait cela, ou même si elle a déjà fait, elle va s’essayer malgré que le contexte soit différent. Le mantra de ce type d’apprenant est que la fin justifie le moyen. Ce qui est totalement faux dans un contexte d’apprentissage, comme partout, d’ailleurs.

Si vous formez un élève à réfléchir, au lieu de seulement mémoriser, il sera toujours en sécurité. Il ne fera rien sans comprendre ce qui se passe et ce qui va se passer. Les formations à la santé et à la sécurité au travail sont souvent des exemples qu’une formation axée sur la mémorisation de règles et une surveillance à leur respect ne mènent nulle part. Il est parfois plus complexe de travailler sans se blesser que de réaliser la tâche comme telle. C’est l’erreur qui est faite lorsque l’on nomme certains métiers de faibles complexités. Ceux qui les exercent ont tendance à se blesser plus souvent, car on leur enseigne à exécuter des tâches plutôt qu’à comprendre le travail à faire. Il n’existe pas de métier à faible complexité. Ce sera toujours complexe de travailler sans se blesser. L’erreur qui est faite est de penser que la complexité d’un métier tient au fait qu’il demande plus de connaissances technologiques. On oublie alors que la complexité peut résider dans le contexte où ce métier est réalisé.

Prenons par exemple la conduite automobile. En réalité, conduire une auto n’est pas l’affaire que de manœuvrer un véhicule en apprenant des procédures et des méthodes de conduite. Il faut apprendre à gérer des situations de conduite et ces situations sont dynamiques. Le conducteur responsable et sécuritaire se doit d’adapter constamment ses pratiques de conduite selon son état, la condition de son véhicule et l’environnement de conduite. La complexité réside dans la gestion des incidences de l’environnement de conduite sur sa conduite. Cet environnement est constitué des conditions météo, de l’état de la route, du type de route, des autres usagers de la route, de la géographie, de la signalisation, etc. Finalement pour être un conducteur sécuritaire il faut avoir du jugement critique. Pour avoir du jugement critique, il ne faut pas être formé par un moniteur qui vous pratique à passer l’examen de conduite. Vous serez d’accord avec moi qu’il n’est pas certain que tous les conducteurs aient le jugement nécessaire pour conduire et pourtant…

À suivre … 2.  Les écrits restent

J’en ai un qui fait du trouble : 5. La tête, les mains et le coeur

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Coeur

On se préoccupe beaucoup de remplir la tête et d’occuper les mains, mais que fait-on avec le cœur ? Comment donne-t-on des repères à un apprenant sur les comportements professionnels à mettre en œuvre en même temps que sa tête et ses mains ? Mon élève avait perdu ses repères de vie et je ne lui en avais pas fourni pour fonctionner dans son métier. Je n’ai pas compris cela sur le moment, mais cela a fait l’objet d’une de mes préoccupations majeures dans mes recherches en didactique. C’est pourquoi aujourd’hui je conçois des environnements d’apprentissage ou l’on définit premièrement les savoir-être à développer et par la suite les savoirs et savoir-faire sont organisés en conséquence. Le savoir-être devient le sens des autres savoirs. Il constitue le mortier qui lie ensemble les autres apprentissages. C’est à partir des savoir-être que l’élève va se rendre compte de ses affinités avec le métier.

Il ne s’agit pas de changer l’élève dans ce qu’il est, mais de lui faire prendre conscience et de lui faire vivre ce qu’il devra devenir pour être en mesure de faire son métier.

C’est toute la subtilité entre avoir des compétences et être compétent. Je ne doute pas que nos élèves aient des compétences à la fin de leur formation. Leur diplôme atteste ce fait. Mais au témoignage de nombreux employeurs que j’ai rencontré, très peu sont compétents. C’est logique, on ne leur a jamais fait apprendre les attitudes à manifester. On se contente de dire et de faire faire. L’assemblage de l’un avec l’autre ne donne pas nécessairement le résultat escompté.

Ici, je ne parle pas de discipline et d’autorité. Je parle plutôt de qualités et d’adhésion. Quelles sont les qualités professionnelles à faire développer et comment faire en sorte que l’apprenant y adhère au point d’en teinter ses actions et son jugement? Il est là le défi de l’enseignant d’aujourd’hui. Malheureusement, il n’y a aucune formation sur le sujet. La formation universitaire a pour but la qualification professionnelle. Elle ignore le développement de la compétence professionnelle et encore plus le développement des savoir-être professionnels.

À titre d’information, je peux vous indiquer que j’ai retrouvé, chez certains de mes étudiants à l’université, des comportements nettement plus agressifs, dégradants et absents de toute éthique que chez mes adultes des années 70 et pourtant ils vont fort probablement devenir des enseignants, car encore aujourd’hui on se moque des compétences en enseignement dans la mesure où le prof connaît le métier …

La suite : Ils attentent que je leur dise quoi faire.

J’en ai un qui fait du trouble : 4. Respirez par le nez

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Dans de telles situations, j’ai l’avantage ou le défaut, selon certains, de demeurer stoïque. Il aurait aimé que je panique et que je prenne les nerfs. De par ma nature, je suis resté calme, en apparence, je vous jure qu’à l’intérieure ma pression était très élevée. J’ai décidé que son visage était rouge et je lui ai dit de prendre la porte et de sortir. Que j’allais parler au directeur de son comportement et qu’il devait s’attendre à des conséquences. Il fût tellement surpris de ma réaction qu’il me laissa passer. Je suis sorti de mon bureau, je suis allé voir le directeur. Ce dernier est revenu avec moi en atelier pour indiquer à l’élève qu’il voulait discuter avec lui. Ils sont partis ensemble et je n’ai jamais revu cet élève.

Ce qui a été le plus curieux lors du déroulement de cet événement c’est qu’aucun des quatorze autres élèves n’est intervenu pour m’aider. Tous avaient été témoins de l’événement, aucun n’avait osé intervenir. Un prof dans une classe est seul à faire face à l’adversité. C’est malheureusement cela qui en fait un survivant.

Il ne faut pas paniquer. Ce que j’ai vécu est assez rare et cela s’est déroulé à une autre époque. J’essaie de m’en convaincre. Cela a été la seule et unique foi que j’ai vécu un événement du genre et cela a été la seule et unique foi eu j’ai demandé à un directeur d’intervenir. Je ne dis pas que je n’aurais pas pu vivre d’autres expériences du genre. J’ai fait en sorte, dans l’organisation de mes cours, de ne jamais laisser un élève être désespéré à ce point. C’est à partir de ce moment que je me suis rendu compte que l’on a trois cibles à atteindre dans l’organisation des apprentissages. On doit atteindre la tête avec les savoirs à apprendre. On doit atteindre les mains avec le savoir-faire à réaliser. Finalement, c’est ce qui est souvent oublié, mais qui demande le plus d’effort à modifier, c’est le cœur avec le savoir-être à manifester.

À suivre … « La tête, les mains et le coeur «

J’en ai un qui fait du trouble : 3. Police, travailleur social, psychologue, orthopédagogue, pédagogue, etc.

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La formation professionnelle n’est pas l’endroit pour essayer, pour se raccrocher, pour faire du temps ou pour s’occuper les mains. Merci, j’ai déjà donné. Les bons penseurs estiment que tout est dans tout et que tout est possible si on veut assez fort. J’ai des dizaines d’exemples de gens qui veulent bien, mais ne peuvent pas. On ne peut vouloir plus que l’on peut. Le tout est d’être conscient de son potentiel, il faut sortir des messages publicitaires et de la langue de bois. La formation professionnelle n’est pas un magasin de bonbons ou l’on choisit uniquement selon son goût. Les préalables, les aptitudes, les qualités, les affinités, les efforts, l’échéancier, les conditions sont des éléments qui nous amènent à faire des choix. Tout ne nous est pas accessible et cette inaccessibilité n’a rien à voir avec l’intelligence ou des limitations, c’est simplement la vie. Je n’ai pas un besoin de faire un deuil du fait que je n’ai pas fait architecture ou astrophysique. Il y a des drames plus grands que de limiter les choix d’un élève par rapport à un métier, c’est de voir une partie de la classe, qui avait choisi ce métier et qui répondait aux exigences, se démotiver parce qu’une autre partie avait été placée pour d’autres raisons que la passion et le goût de devenir un professionnel compétent. Il y a des personnes qui ne cherchent pas à résoudre leur problème. Ils se servent de ces problèmes pour justifier leur état, leur comportement ou leur inaction.

J’ai eu un cas d’un élève qui est arrivé un matin à son établi dans un grand état d’agitation. Comme tous les autres élèves, il avait son travail à faire et ce matin-là il devait prendre ses panneaux, qu’ils avaient collés la veille, pour les sabler. Il est allé chercher ses panneaux et les a ramenés à son poste de travail. Malheureusement, l’un de ses panneaux avait une fissure qu’il n’avait pas repérée la veille. Au moment de les enlever des serres, il a éclaté. Cela l’a rendu furieux.

J’étais à mon bureau pour préparer mes fiches d’évaluation avant d’aller juger de l’état d’avancement et de la conformité des travaux. Il tire les morceaux de son panneau dans l’atelier et se dirige vers mon bureau avec un morceau de madrier. Il ferme la porte derrière lui, il me regarde et me dis  » c’est à matin que tu meures mon tab…. ». J’étais assis et il était au-dessus de moi.

J’avais un ami avocat qui m’avait indiqué que si le visage de celui qui te menace est rouge c’est que son sang est dans sa tête,t il réfléchi. Dans ce cas, il ne te frappera pas. Si son visage est blanc, cela veut dire que son sang est dans ses muscles, il est plus que probable qu’il passe à l’acte.

Dans l’action, j’avais de la difficulté à me rendre compte si le visage était blanc ou rouge. Si son visage était rose est-ce que cela voulait dire qu’il pouvait réfléchir et passer à l’acte ? Au moment où cela arrive, de toute façon on n’a pas le temps de penser à cela. On pense à survivre.

Je ne lui ai pas parlé sur le moment. Il m’a regardé et il m’a dit que si je le dénonçais au directeur, qu’il me tuerait. Il me regarde et il me dit de lui parler sinon il allait me tuer. Je n’avais pas beaucoup de portes de sortie. Je lui ai demandé comment il allait. Il m’a dit, ou plutôt il m’a crié qu’il avait eu des problèmes avec sa blonde la veille au soir et qu’elle l’avait mis à la porte. Il avait été au bar prendre un verre et d’autres substances et qu’en revenant il avait eu des problèmes avec son auto. De plus, son chèque d’aide social avait également été coupé. En arrivant en classe le matin quand il a vu son panneau craqué il a vu rouge et tout cela c’était de ma faute. Je pense plutôt que j’étais la personne la plus proche sur laquelle il pouvait décharger sa frustration.

À suivre … « Respirez par le nez»

J’en ai un qui fait du trouble : 2. Le prof à tout faire

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Il ne faut pas argumenter avec des élèves en classe sur ce type de sujet. J’ai heureusement eu la bonne réaction, malgré mon manque d’expérience. J’ai demandé à l’élève de venir m’expliquer son problème à l’extérieur de la classe. Ce qu’il a accepté. Une foi seul avec lui nous avons pu traiter de son problème de frustration sans que cela ne dégénère. Les autres élèves n’étaient plus là pour encourager son comportement. Ce fut plus facile, car il n’avait plus les encouragements de ses pairs. Ce sont ses problèmes financiers qui avaient été le déclencheur. Je l’ai informé que j’en parlerais au travailleur social qui s’occupait de son dossier. Pour le moment, il devait me laisser donner mon cours pour que tout le monde puisse continuer à faire les apprentissages nécessaires pour le travail en atelier. Je lui ai demandé d’aller reprendre ses esprits à la cafétéria pour les quinze minutes qui restaient avant la pause.

Je me suis rendu compte qu’il y avait des problèmes qui faisaient partie de mes responsabilités et d’autre pas. Je peux compatir à certains problèmes, mais je ne fais pas partie de ce problème.

Que ce soit des problèmes liés à la drogue, à la boisson, des problèmes de santé mentale ou d’orientation, il faut que ces problèmes sortent de la classe pour être résolus, car ils vont contaminer le climat d’apprentissage. S’il y a une chose qu’un prof doit protéger à tout prix c’est le climat d’apprentissage qu’il a su mettre en place. Tout ce qui n’est pas lié à l’apprentissage et à ses conditions doit sortir de l’environnement d’apprentissage pour éviter de le mettre en péril. Un élève qui n’est plus en état d’apprendre doit être pris en charge par un autre professionnel que l’enseignant. Quand un médecin n’est plus en mesure de vous soigner, il vous réfère à un autre spécialiste. Le prof, s’il veut faire son métier, doit se limiter à son rôle de faire apprendre. La motivation, la connaissance, la compétence, la didactique, les attitudes professionnelles, la pédagogie, l’évaluation et la gestion de classe font partie de ses responsabilités. Il est important qu’il s’approprie uniquement les éléments de son champ d’expertise. Ce n’est pas parce qu’on lui demande de faire une profession à laquelle il n’a pas été préparé que c’est un four tout de tous les problèmes. S’il ne fait pas ce choix, il n’y a personne d’autre qui va le faire. On va tout lui laisser sur les bras et il va penser que c’est normal de vivre ces problèmes.

Est-ce qu’il y aura quelqu’un qui va enfin faire rendre compte aux décideurs en éducation qu’un prof en formation professionnelle n’a pas les compétences pour gérer tous les problèmes qu’on lui abandonne ? C’est malheureusement son statut précaire et la malsaine concurrence avec ses pairs qui le porte à endurer cette situation. Il faut tout de même être cohérent, on a souvent dit à ce prof, dans sa jeunesse, qu’il devrait aller faire un métier parce que ses notes n’étaient pas assez bonnes pour faire des études plus complexes. On lui déclarait qu’il était plus manuel que conceptuel. Vingt-cinq à trente ans plus tard, on est prêt à lui confier, sans formation, des problèmes en éducation que même un spécialiste diplômé ne peut résoudre. J’ai déjà entendu l’un de ces spécialistes expliqués que quand on ne sait plus quoi faire avec un élève qui a des troubles ou des problèmes d’apprentissage il ne reste qu’à l’envoyé en formation professionnelle.

À suivre … «Police, travailleur social, psychologue, orthopédagogue, pédagogue, etc.»

J’en ai un qui fait du trouble : 1. La distance entre le prof et les élèves

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Je donnais mon cours avec acharnement et passion. J’ai un élève, pendant que je parlais, qui exprime haut et fort qu’il est tanné d’entendre des niaiseries. Je lui demande des explications sur son commentaire. Il me répond qu’il en a assez de perdre son temps en classe. De plus, il m’indique qu’il n’est pas le seul à penser ainsi et qu’il parle au nom des autres élèves. Au début des cours tout le monde est collaboratif, le phénomène de groupe ne s’est pas encore développé. Au début, les adultes ne prendront pas la chance de trop s’afficher de peur de faire des erreurs ou de passer pour le cancre de la classe. Au bout de trois à quatre semaines les élèves se connaissent mieux et le leader négatif commence à s’affirmer et à calculer ses appuis.

J’ai appris, avec le temps, que le leader négatif se servira toujours du laisser-aller de la majorité silencieuse. Il n’a pas besoin de les consulter, il leur indique quoi penser collectivement. Il a peut-être parlé à un ou deux autres élèves, mais rarement à tous. J’ai appris également que même si cela n’est pas vrai aucun élève ne va se lever pour dire le contraire, et il le sait.

J’échange avec l’élève pour tenter de le faire changer d’opinion. Après un certain temps, c’est un autre élève qui indique que nous perdions notre temps et qu’il aimerait que le cours continue. J’avais donc maintenant deux problèmes. Si cela continuait, j’aurais réellement des problèmes avec tout le monde.

J’avais la croyance que mes élèves, étant donné leur âge, seraient plus raisonnables et que je ne devrais par avoir de problème de discipline en classe. En plus, croyant bien faire, j’avais même aidé l’élève qui se plaignait. Une semaine auparavant il m’avait indiqué qu’il n’avait pas mangé depuis deux jours. En bon Samaritain, je lui ai donné de l’argent pour qu’il puisse manger. Deux jours après, il m’en demandait encore. Trois jours plus tard, j’ai eu un autre élève qui est venu me demander de l’argent. Je me suis rendu compte que j’avais créé un problème plutôt qu’aider un élève à résoudre le sien. Je l’ai informé de régler son problème et que j’arrêtais de lui fournir de l’argent. Cela a généré, chez lui, de la frustration, d’où la réaction en classe. C’est à ce moment que j’ai appris que mes élèves n’étaient pas mes amis contrairement à ce que je voulais développer comme relation.

Ce n’était pas un mal, c’est normal. Il y a une distance à ne pas franchir avec nos élèves. Le rôle du professeur exige cette distance. Quand arrive les moments de l’évaluation, de la correction de travaux, de l’ajustement de certains comportements ou de l’indication de consignes et de directives, il faut que la relation avec nos élèves soit celle d’un prof, pas d’un ami et c’est correct comme cela.

Il y a un élève qui m’a demandé pour qui je me prenais pour leur dire quoi faire. J’étais plus jeune qu’eux et je ne savais pas tout. Il était vrai que j’étais plus jeune, mais en ce qui a trait à mes connaissances je lui ai expliqué que je n’avais pas à tout connaître. Je n’avais qu’à connaître ce qu’ils avaient à apprendre et lorsqu’ils auraient appris le cours ils auraient terminé leur relation avec moi, c’est tout.

À suivre … «Le prof à tout faire»

Je n’arrête pas de courir en atelier : 5. Y-a-t-il un pilote dans l’avion?

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C’est bien beau tout cela, mais cela ne se fit pas tout seul. Créer un environnement qui fera en sorte d’amener les élèves à se prendre en mains, de se questionner, de trouver des solutions, de faire des hypothèses, de se confronter, finalement d’apprendre, ne se fait pas par tâtonnement.

J’étais convaincu que pour devenir un bon ébéniste qu’il fallait suivre mes cours. Contrairement à cette affirmation, je donnais des cours sans avoir appris la profession d’enseignant. J’ai fini par comprendre la nuance entre métier et profession. Mon métier était ébéniste, on pratique un métier. Un métier se mesure à la complexité des tâches à accomplir et de l’importance des responsabilités auxquelles il faut faire face. Lorsque j’étais ébéniste mes tâches étaient définies et les imprévus prévisibles. Le bois était du bois et il ne changeait pas de nature, seulement de forme. Mes élèves étaient loin d’être du bois, je ne pouvais pas changer leur forme, il fallait qu’ils se changent eux-mêmes.

Le premier texte que j’ai lu en pédagogie m’avait marqué. Il présentait l’idée que de former ne voulait pas dire de donner sa forme à un apprenant, mais d’amener ce dernier à prendre la sienne. Mes élèves avaient passé dans le système régulier de formation et en avaient été la manifestation de l’échec, car il avait voulu obliger ces personnes à prendre une forme qu’ils ne désiraient pas. Malgré leur état, leur comportement et leur faible estime d’eux-mêmes, j’avais la conviction qu’ils pouvaient apprendre et que je pouvais être la personne qui pouvait leur apprendre quelque chose.

J’ai toujours eu la conviction qu’un élève ne peut apprendre plus que l’enseignant pense qu’il peut apprendre. Durant toutes mes années d’enseignement, j’ai pu constater qu’il ne faut jamais juger un élève sur ce que l’on pense de ses capacités, de sa motivation ou sur ce que l’on pense du fait qu’il soit fait ou non pour le métier. À plusieurs reprises, j’ai eu des élèves qui ne payaient pas de mine à leur arrivée et qui ont réussi leur cours.

La variété des élèves que j’ai eux et la complexité de leur état d’élève m’ont amené à me rendre compte qu’enseigner n’était pas un métier, mais une profession. Ce qui distingue une profession d’un métier, si l’on se base sur la définition de métier que j’ai donnée précédemment, c’est le fait d’avoir des tâches plus complexes et des responsabilités plus importantes. De façon simple je pourrais vous indiquer qu’une tâche complexe ne peut s’apprendre sur le tas. Elle comporte des éléments visibles et des éléments invisibles. Regarder quelqu’un faire de la résolution de problème ne vous amène pas à pouvoir en faire. Vous ne pouvez pas apprendre à enseigner en regardant quelqu’un enseigner. Ce qui rend les tâches complexes c’est que vous travaillez avec des personnes. Vous êtes en interrelation et en interaction avec eux et chacun est différent. Votre responsabilité est de faire en sorte que ces personnes puissent atteindre les buts de la formation dont vous avez la responsabilité en respectant les différences sans être complaisant. Vous êtes responsables, donc en principe imputable, de la qualité de la formation que vous organisez, des apprentissages qui en découlent, de l’intégrité physique et psychologique des personnes en apprentissage et de la réussite de vos élèves. La réussite des élèves ici couvre plus large que la réussite des examens et l’acquisition d’un diplôme. J’ai eu, des élèves qui ont appris qu’ils pouvaient apprendre. À l’école on leur avait affirmé l’inverse ou à tout le moins laissé croire.

Pour être en mesure de faire face à toute la complexité de ma nouvelle profession je me suis inscrit à l’université au bac en orthopédagogie. J’avais la conviction que les problèmes principaux de mes élèves ne relevaient pas de l’andragogie, mais de l’orthopédagogie. Si je voulais qu’il ait un pilote dans l’avion qui savait où il allait et ce qu’il fallait pour s’y rendre, il fallait que je m’instruise et que je devienne autre chose qu’un survivant. Je vous fais grâce de toutes les incongruités que j’ai vécues dans mes cours universitaires à l’époque. J’étais le seul prof en formation professionnelle, tous les autres se destinaient à l’enseignement au primaire. J’étais le seul homme de la classe. J’étais dans la position de mes élèves, j’avais un problème à résoudre et la seule façon de le régler était d’aller à l’école. J’étais loin de mes premières amours, la géographie et de mon métier, l’ébénisterie, mais j’étais de plus en plus proche de ce que j’allais devenir, quelqu’un qui allait faire apprendre, en principe, un enseignant.

À venir : j’en ai un qui fait du trouble

 

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